Herbiers sous-marins de Guadeloupe
Un trésor discret à protéger
Qu’est-ce qu’un herbier sous-marin et quelle différence avec les algues ?
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les herbiers sous-marins ne sont pas des algues, mais de véritables plantes adaptées à la vie sous l’eau. Les herbes sous-marines ont des racines pour se nourrir et font des fleurs pour se reproduire.
Les algues, même si certaines peuvent posséder un pied pour se fixer, ne se nourrissent que des nutriments présents dans l’eau et non dans le sol.
En Guadeloupe, on rencontre surtout la Thalassia testudinum, aussi appelée herbe à tortues, et Syringodium filiforme, appelée herbe à lamentins, ainsi que, depuis quelques années, Halophila stipulacea, une espèce invasive.




Pourquoi les herbiers sont-ils si importants et à quoi servent-ils ?
Les herbiers sont de véritables poumons de la mer :
- Production d’oxygène et fixation du CO2 : comme toutes les plantes, ils réalisent la photosynthèse.
- Filtration de l’eau : leurs racines stabilisent les sédiments et limitent la turbidité.
- Fixation des fonds marins et action mécanique sur la vitesse des vagues, ce qui permet de ralentir l’érosion du littoral.
- Nurserie marine : poissons juvéniles, hippocampes, lambis et invertébrés s’y cachent des prédateurs et y déposent leurs œufs.
- Aire de Nourrissage : ils nourrissent directement certaines espèces herbivores comme la tortue verte et une multitude d’herbivores (oursins, étoiles de mer, holothuries, lambis, etc.) qui y broutent et y pâturent.
- Habitat : l’herbier est un biotope à part entière. S’il peut sembler peu peuplé et monotone à première vue, il fonctionne comme nos prairies terrestres : l’essentiel de la vie est souterraine, cachée dans des terriers entre les racines. Si l’on change d’échelle et qu’on imagine ce monde comme une forêt, entre les herbes, sous le feuillage, se cache un univers fantastique, mais visible à la loupe : prédateurs, proies, nids…
Où peut-on les observer en Guadeloupe ?
La plupart des herbiers se trouvent dans les dix premiers mètres de profondeur, même si l’on peut en retrouver jusqu’à trente mètres dans nos eaux claires. Ils ont besoin de la lumière du soleil pour effectuer la photosynthèse, c’est-à-dire utiliser l’énergie solaire pour capturer le gaz carbonique, produire de l’oxygène et fabriquer des sucres pour eux-mêmes et pour les espèces qui s’en nourrissent.
À faible profondeur, le va-et-vient des vagues empêche les herbes de prendre racine et peut même les arracher complètement.
Les herbiers ont besoin d’eaux calmes, abritées des vagues, comme les lagons protégés par leur barrière de corail : Grand et Petit Cul-de-Sac Marin, lagon de Saint-François, Sainte-Anne… mais aussi dans toutes les zones abritées du vent et des vagues, comme la Côte-sous-le-Vent.
De plus, l’herbier préfère les sols riches et meubles : les embouchures de rivières sont des emplacements de choix grâce aux sédiments qu’elles charrient, comme à Pointe-Noire, où trois rivières se déversent dans la baie, ou bien à Vieux-Habitants.
Comment les observer sans les abîmer ?
- Ne pas marcher dessus : les herbes marine sont sensibles au contact et mettent du temps à se régénérer. Elles abritent un micro-monde invisible et fragile. (Les seuls endroits où l’on peut marcher sans trop de dommages sont les zones de sable ou de galets remuées par la mer ; l’idéal est de limiter autant que possible le contact avec le fond.)
- Surtout ne pas ancrer un bateau sur un herbier (c’est d’ailleurs interdit).
- Ne rien jeter à l’eau ni laisser sur la plage ce que le vent pourrait emporter. Ne rien jeter non plus par terre : la pluie puis les rivières finiront par l’emmener à la mer et, une fois au fond, ce déchet étouffera tout ce qu’il recouvre.
- Attention aussi à ce que nous jetons dans nos éviers et toilettes : cela finira inéluctablement en mer.
Un écosystème menacé
Les herbiers sont fragiles :
- Pollution terrestre : les ruissellements agricoles, urbains et industriels apportent des nutriments et des polluants : les nutriments favorisent la prolifération d’algues au détriment des herbiers et certains polluants (détergents, chlore, etc.) peuvent tuer directement les herbiers. Et malheureusement les eaux usées sont rarement traitées en Guadeloupe.
- Mouillage des bateaux : les ancres arrachent les racines et détruisent les tapis végétaux.
- La surfréquentation touristique de certains lagons où le piétinement détruit les herbiers (par exemple autour de l’îlet Karet).
- Modification du littoral : les aménagements (ports, digues) modifient les courants et la lumière, affectant la croissance des herbiers.
- Changement climatique : l’élévation du niveau de la mer, la hausse des températures et l’acidification des océans perturbent durablement ces milieux. Les événements climatiques violents (coulées de boue, tempêtes plus fortes et plus fréquentes) détruisent mécaniquement les herbiers par ensevelissement et arrachage.
HERBE À LAMENTIN (Syringodium filiforme)


L’herbe à lamentin est parfois appelée « herbe spaghetti », en forme de filament.
Elle est cylindrique, avec un petit diamètre (2 à 3 mm). Sa longueur varie de 10 à 30 cm. Elle est facilement reconnaissable.
C’est une espèce pionnière : elle colonise les milieux vierges ou dégradés. Avec ses racines proches de la surface (10 cm), elle modifie le sol et favorise le développement ultérieur de l’herbe à tortues. Il n’est pas rare de les voir cohabiter, entremêlées.
HERBE À TORTUES (Thalassa testudinum)


L’herbe à tortues ressemble un peu à la posidonie de Méditerranée.
Elle est constituée de feuilles plates et allongées (jusqu’à 30 cm), en forme de fins rubans d’environ 1 cm de large.
Cette herbe possède un réseau de racines très dense et très profond (plus d’un mètre), ce qui favorise la tenue des sols face aux vagues, et permet à de nombreuses espèces de creuser des galeries solides dans la vase et le sable, leur servant de terrier et de zone de déplacement à l’abri des prédateurs. Elle est, en outre, un des mets préférés de la tortue verte.
HALOPHILA STIPULACEA


Cette plante est invasive : elle n’est pas originaire de la Caraïbe. Elle provient de la mer Rouge et de l’Océan Indien. Elle a été signalée à Grenade en 2002 et en Guadeloupe en 2012.
Elle a de petites feuilles longues en moyenne de 10 centimètres, au bout arrondi, et des racines superficielles à peine enfouies dans le sable.
Son rôle de protection et de fixation des sols est moindre. Elle est en concurrence avec les autres herbiers qu’elle tend à remplacer. (Elle s’arrache facilement et se replante ailleurs tout aussi facilement, déplacée par les courants ou par une ancre de bateau.) Elle pousse très vite, c’est une concurrente redoutable.
Elle semble être comestible pour de nombreux animaux, même si les tortues vertes ont tendance à la bouder. Son impact sur la faune locale n’a pas encore été clairement évalué, en partie parce que l’habitat est modifié (moins de racines, plus clairsemées, donc moins propices pour s’y cacher ou y fixer une ponte).
Ce qui est certain, c’est qu’elle est devenue l’espèce la plus présente en Côte-sous-le-vent. Après l’ouragan Maria, qui a détruit beaucoup d’herbiers sous d’énormes quantités de sédiments, la place laissée vide a été rapidement occupée par cette herbe qui a recolonisé les zones détruites avant les espèces locales et empêche ces dernières de s’y développer à nouveau. L’herbe à tortues est devenue extrêmement rare, voire inexistante, et l’herbe à lamentin plus difficile à repérer.
Ce qu’il faut retenir : une étude de l’IFRECOR conclut que seuls 15 % des herbiers guadeloupéens sont en bon état.
En lisant, en partageant, en parlant de cet article vous commencez déjà à agir pour ces herbiers !